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Les pratiques médiatiques qui ont tué la presse : réflexion sur un métier en déclin

Précarisation du journalisme par l'économie numérique, la gratuité et l'exploitation, menaçant la profession sans réforme des modèles médiatiques.

Table des matières

À Carlens Napoléon, mon ancien étudiant à l’IERAH qui a besoin de croire que demain n’est pas loin et que les choses peuvent changer au pays !

Introduction : La presse face à ses propres contradictions

La presse a longtemps été considérée comme le quatrième pouvoir, un pilier essentiel de la démocratie, garantissant l’information du public et le contre-pouvoir face aux dérives politiques et économiques. Pourtant, ironie du sort, c’est aujourd’hui une certaine forme de presse qui semble précipiter son propre déclin. Précarisation des journalistes, absence de rémunération, explosion des contenus gratuits sur les réseaux sociaux et interférence des intérêts financiers et politiques : autant de réalités qui minent l’avenir du métier.

L’histoire de cet ancien étudiant de l’IERAH illustre parfaitement cette dérive : d’une plume libre sur Facebook à une proposition d’émission, puis à une désillusion lorsqu’il réalise qu’aucun salaire n’accompagne le micro qu’on lui tend. Cette anecdote, loin d’être isolée, est le symptôme d’un mal profond qui gangrène la profession.

I. Une précarisation croissante du métier

Le journalisme a toujours été un métier exigeant, mais il garantissait autrefois une certaine stabilité à ceux qui s’y consacraient. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Plusieurs facteurs expliquent cette précarisation :

1. La crise économique des médias traditionnels

La presse écrite et les médias traditionnels souffrent d’une baisse drastique des revenus publicitaires, autrefois leur principale source de financement. Avec l’essor du numérique et des plateformes comme Facebook ou Google, ces revenus se sont détournés vers des acteurs qui ne produisent pourtant pas eux-mêmes d’informations.

2. L’émergence des contenus gratuits et la dévalorisation du travail journalistique

L’arrivée des réseaux sociaux et des blogs a bouleversé la façon dont les citoyens consomment l’information. Aujourd’hui, n’importe qui peut publier un article, une opinion ou un reportage en ligne, souvent sans respecter les principes de rigueur journalistique. Résultat : l’information devient une marchandise gratuite, et le travail du journaliste perd de sa valeur.

3. Des contrats précaires ou inexistants

De nombreux journalistes travaillent aujourd’hui sans contrat, sans sécurité sociale et, souvent, sans rémunération. Certains employeurs considèrent qu’offrir une plateforme médiatique est une rémunération en soi, comme le montre l’exemple du jeune éditorialiste à qui l’on tend un micro sans salaire.

II. La responsabilité des patrons de médias

Les patrons de presse ont une part de responsabilité dans la dégradation des conditions de travail des journalistes. Plusieurs pratiques ont contribué à cette crise.

1. L’absence de structuration des entreprises de presse

Dans de nombreux pays, y compris en Haïti, les médias ne fonctionnent pas comme des entreprises viables. Ils survivent grâce aux financements extérieurs (publicité, subventions, soutien de groupes politiques ou économiques) sans réelle volonté d’assurer un modèle économique stable.

2. L’exploitation des jeunes journalists

Nombreux sont les jeunes qui entrent dans le métier avec passion, persuadés qu’ils pourront se faire un nom en acceptant d’écrire gratuitement ou de travailler sous-payés. Ce phénomène est particulièrement visible dans les médias en ligne et les radios.

3. La dépendance aux financements politiques

Beaucoup de médias survivent grâce à des financements provenant d’hommes politiques ou d’entreprises cherchant à influencer l’information. Cette situation crée une presse partiale, où l’indépendance éditoriale est sacrifiée sur l’autel des intérêts financiers.

III. Vers la mort du journalisme ou une mutation inévitable

Face à cette crise, deux scénarios se dessinent.

1. La disparition progressive du journalisme traditionnel

Si les tendances actuelles se poursuivent, le journalisme tel qu’on l’a connu risque de disparaître. L’information sera produite par des amateurs, des influenceurs ou des algorithmes, reléguant la presse au rang d’une industrie en voie d’extinction.

2. Une nécessaire transformation du métier

Cependant, il reste une lueur d’espoir. Des modèles alternatifs émergent : le journalisme d’investigation financé par des abonnements (ex : Mediapart en France), des coopératives de journalistes, ou encore des plateformes indépendantes qui misent sur la qualité plutôt que la quantité.

Conclusion : Un sursaut est-il possible ?

La presse est en danger, non seulement à cause des bouleversements technologiques, mais aussi en raison des pratiques internes qui minent le métier. Si les journalistes eux-mêmes, les patrons de médias et le public ne prennent pas conscience de la nécessité de défendre un journalisme éthique et rémunéré à sa juste valeur, nous risquons d’assister à la fin de cette profession. La responsabilité est collective, et il est temps d’agir avant qu’il ne soit trop tard.

À propos de l'auteur

Yves Lafortune, doctorant en Politique Publique et Administration à l'Université Walden, a forgé son parcours académique entre l'École Normale Supérieure, la Faculté de Droit et diverses institutions internationales, dont la Harvard Kennedy School. Expert reconnu en Politiques Publiques, il partage son savoir à l'Université d'État d'Haïti et à l'Université Notre Dame d'Haïti. Il dirige parallèlement son cabinet Consultations et Résultats tout en occupant le poste de Secrétaire Exécutif de l'Institut des Politiques Publiques, œuvrant ainsi activement à l'amélioration des politiques publiques haïtiennes.

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