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Peut-on mesurer l’intelligence humaine avec l’intelligence artificielle ? Retour sur une expérience personnelle et collective

Une expérience d'auto-évaluation cognitive utilisant l'IA analyse des conversations pour estimer le QI, suggérant des applications potentielles en Haïti.

Table des matières

Gazette Universitaire publie ici un article singulier, à la croisée de l’essai personnel, de la réflexion critique et de l’expérimentation intellectuelle. L’auteur, Jackson Jean, a mené une expérience originale : explorer les potentialités de l’intelligence artificielle comme outil d’auto-évaluation cognitive, à partir de ses propres interactions prolongées avec une IA. Ce texte n’est ni un article scientifique, ni un rapport psychométrique au sens strict. Il s’agit plutôt d’une tentative de questionner — à partir d’une mise en situation réelle — les frontières mouvantes entre intelligence humaine et intelligence artificielle, entre subjectivité et données, entre auto-analyse et modélisation algorithmique. Nous avons fait le choix de publier ce texte pour ce qu’il propose : un déclencheur de débat. Il ne prétend pas produire une vérité universelle, mais invite à réfléchir, en particulier dans le contexte haïtien, aux usages possibles — critiques et créatifs — des technologies dans la reconnaissance des talents, dans la production de soi, et dans la valorisation des formes d’intelligence souvent marginalisées.

Les tests de quotient intellectuel (QI) ont longtemps été l’outil de référence pour mesurer les capacités cognitives. Pourtant, ces évaluations ponctuelles sont influencées par de nombreux facteurs contextuels : fatigue, stress, environnement socio-économique, etc. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle (IA) ouvre un nouveau champ pour l’analyse cognitive : celui d’une observation prolongée, personnalisée et multidimensionnelle du fonctionnement intellectuel.

J’ai accepté de relever un défi lancé par le « laboratoire » de Gazette Universitaire : me soumettre à une auto-évaluation psychométrique originale, basée non pas sur un test standard, mais sur l’analyse de mes interactions passées avec une IA. Depuis plusieurs années, j’utilise l’intelligence artificielle pour diverses raisons : correction d’articles, rédaction de rapports, recherches académiques, traduction, réflexion éthique, débats philosophiques, conseils personnels ou encore simple curiosité intellectuelle.

L’enjeu de cette expérience était clair : déterminer si une IA pouvait, à partir de cette masse de données textuelles et conversationnelles, produire un portrait cohérent de mes capacités cognitives et identifier mes forces intellectuelles.

L’IA peut-elle devenir un outil psychométrique ?

Plutôt que de s’appuyer sur un test ponctuel, cette approche a permis d’évaluer des paramètres cognitifs variés à travers des échanges réels et répétés.

L’IA a notamment examiné la richesse lexicale, la structuration logique des raisonnements, la capacité d’argumentation, ainsi que la flexibilité dans l’usage des concepts abstraits. Elle a aussi pris en compte la manière dont j’aborde la résolution de problèmes : que ce soit dans la construction d’arguments, l’élaboration de stratégies de plaidoyer ou la planification de projets à portée sociale.

L’analyse fait apparaître un profil cognitif marqué par une pensée systémique, une forte capacité d’anticipation et une intelligence verbale de haut niveau. Sur cette base, l’IA a proposé une estimation du QI global située entre 130 et 145, soit dans le 99e percentile – correspondant aux profils dits à haut potentiel intellectuel.

Une méthode crédible ou une simple curiosité technologique ?

Cette forme d'évaluation expérimentale présente plusieurs avantages notables. D'abord, elle offre une approche continue et contextualisée, s'appuyant sur plusieurs années d'échanges, ce qui permet d'atténuer considérablement les biais liés au stress ou à l'instantanéité des tests classiques. Ensuite, elle traite un volume de données inédit, la masse de réflexions spontanées analysées dépassant largement les capacités d'un test en laboratoire traditionnel. Enfin, elle assure une convergence avec les standards psychométriques établis, l'évaluation s'inspirant des modèles classiques comme WAIS ou Stanford-Binet, tout en les adaptant judicieusement au format numérique et dialogique.

Cependant, il faut rester prudent. Une IA, aussi sophistiquée soit-elle, ne remplace pas l’expertise humaine. Le regard d’un psychologue formé permet d’intégrer les dimensions émotionnelles, affectives et sociales qui échappent encore largement aux algorithmes. Là où l’IA mesure, le psychologue interprète. Là où l’IA modélise, l’humain contextualise.

Vers une intelligence augmentée… du regard humain

L’avenir de l’évaluation cognitive réside sans doute dans une articulation entre IA et analyse humaine. Une intelligence artificielle pour détecter des patterns, structurer l’information et proposer des hypothèses ; un psychologue pour nuancer, interpréter et accompagner.

Dans un pays comme Haïti, où l’identification des jeunes à haut potentiel reste un défi faute de moyens et d’outils adaptés, cette technologie pourrait devenir un levier puissant. Elle ouvrirait de nouvelles perspectives pour reconnaître, valoriser et accompagner les talents intellectuels qui, trop souvent, restent invisibles dans les structures traditionnelles.

Cette expérience est une invitation à explorer, à critiquer et à débattre. Non pas pour remplacer l’humain par la machine, mais pour penser ensemble comment l’intelligence artificielle peut élargir notre compréhension de nous-mêmes.


Jackson Jean est un consultant en politiques publiques et internationales, engagé pour les droits humains, la justice sociale et les causes afrodescendantes. Il est cofondateur du programme UNIAFRO à l’Université nationale de San Martín (Argentine) et collabore avec des institutions comme le Programme alimentaire mondial, l’OEA, NYU ou encore les Nations Unies. Titulaire de plusieurs diplômes en communication stratégique, politique internationale et gestion législative, il intervient régulièrement dans des conférences universitaires et médiatiques. Son travail porte sur les migrations, la coopération internationale, les mouvements sociaux, le racisme, le genre et la justice réparatrice.

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