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Université et gouvernance en Haïti : échec de la raison théorique et politique

Analyse de l'échec mutuel entre l'université haïtienne et l'État dans leurs missions respectives de savoir et de gouvernance.

Université et gouvernance en Haïti : une mécanique brisée – l’échec de l’université et de l’État à s’articuler pour le progrès. Gazette Universitaire, mars 2025

Table des matières

Port-au-Prince n’est pas une ville universitaire. Cependant, elle reçoit la majorité des demandes d’études supérieures et universitaires, malgré l’impossibilité de circulation sécurisée des citoyens qui caractérise cette capitale depuis quelques années. Cela s’explique par l’échec de l’université dans sa mission de guider la société dans ses modes de gouvernance. En effet, incapable de proposer des modèles d’intervention relatifs à l’aménagement territorial, aux dynamiques démographiques, au plan de sécurité nationale, au système de sécurité sociale, aux politiques économiques génératrices d’emplois, l’université fait partie des victimes de toutes les formes d’insécurité caractérisant les modes de gouvernance étatique. Elle reflète ainsi l’image d’une société qu’elle devrait corriger, guider et accompagner dans la voie de démocratisation tracée après la chute de la dictature de 1957. Cette situation soulève une question importante : quelle signification faut-il attribuer à un renouvellement du conseil administratif de cette institution, gardienne du drapeau de la souveraineté nationale haïtienne ? Que signifie l’élection des membres du conseil de l’Université d'État d'Haïti dans la conjoncture de crise d’insécurité qui affecte toute la société ?

La gouvernance politique, la production économique, l’organisation de la sécurité nationale et la gestion sociale d’une société étant soumises à la raison théorique, l’université doit être le premier lieu de débat sur ces questions. C’est pourquoi tous les États rationnels s’ingénient à garantir à cette institution tous les moyens nécessaires pour former les cadres compétents de leur bureaucratie, promouvoir la science par l’enseignement du savoir rationnel et scientifique, et réaliser les recherches opérationnelles pour l’efficacité de leur mode de gouvernance publique. Toutefois, au regard de la logique de l’exercice du pouvoir, les autorités semblent vouloir soumettre l’allégeance et la bonne volonté des scientifiques et universitaires à leur confort dans les jeux de renouvellement des mandats.

À cet égard, on conviendrait que l’UEH est et a toujours été une institution mise à l’écart des préoccupations de l’État haïtien. En effet, avec le montant dérisoire de sa part budgétaire dans le budget national, cette institution n’a jamais pu se doter d’un véritable campus, à la fois centralisé et régionalisé, bien équipé de toute la logistique nécessaire à l’enseignement, à la recherche et au fonctionnement des différentes facultés. C’est en raison de cette négligence étatique que le discours de réforme de cette institution d’études universitaires est devenu une permanence sans effets positifs, accompagné des différentes crises électorales relatives au renouvellement de son conseil administratif. De plus, la crise de l’UEH, dont la revendication des réformes constitue l’une de ses expressions médiatisées, n’est que la manifestation d’une dialectique de la crise sociétale haïtienne. C’est-à-dire, l’échec de l’Université d’État d’Haïti dans ses missions d’enseignement, de promotion et de production de la science qui doit guider l’État, mais aussi l’échec de cet État dans ses rôles d’organiser et de financer l’espace social public permettant la réalisation de cette triple mission universitaire.

Par conséquent, la solution ne peut être que le fruit d’une autre dialectique entre la raison théorique, comme attribut de l’Université, et la raison politique, fondée sur celle-ci comme attribut de l’État. Il convient donc de considérer la réflexion universitaire comme un impératif pour fonder la rationalité et l’efficacité de l’action étatique. Ce qui se traduirait par l’exigence platonicienne impliquant que l’homme politique doit être savant. Et à défaut de l’être, il doit être conseillé par le savant. Pour le dire autrement, en termes wébériens, pour que l’action politique trouve sa base rationnelle, elle doit s’inspirer de la réflexion de l’homme de science. Ainsi, le savant haïtien se doit toujours d’éclairer le politique qui aspire à être rationnel du point de vue de son action, et de la double éthique de responsabilité et de conviction dont parle Max Weber pour fonder la morale de l’homme d’État.

A propos de l'auteur

Evens Cheriscler est né le 5 avril 1981 à Port-au-Prince, Haïti. Il a étudié la sociologie à la Faculté des Sciences Humaines (FASCH). Passionné par les sciences sociales, il est écrivain et journaliste. Il a exercé comme rédacteur pendant deux ans au quotidien haïtien Le National. Auteur de plusieurs œuvres inédites, il poursuit son travail littéraire avec la volonté de faire connaître ses créations dans les cercles littéraires.

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