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Violences anomisantes et fonctions régaliennes à Port-au-Prince

L’échec de l’État haïtien dans la gestion territoriale favorise l’anomie urbaine, fragilisant la souveraineté et la cohésion sociale.

Table des matières

Contestée par des groupes armés illégaux qui défient l'autorité policière, la légitimité de la violence de l'État semble être un concept dépourvu de faits observables dans l’environnement social haïtien. En effet, les familles qui fuient les quartiers de différentes communes des départements de l’Ouest et de l’Artibonite n’ont plus la garantie de sécurité que leur confère la Constitution. Par ailleurs, les scènes de violence illégitime s’opposent aux normes établies, mais tendent à se normaliser, donnant ainsi naissance à des habitus sociaux et à d’autres formes de socialité indésirables, incompatibles avec les règles de bienséance et de civilité.

Cette migration intrasociétale entraîne à la fois une déruralisation – marquée par la reproduction de formes d’habitat périurbain dans les milieux ruraux – et une désurbanisation, caractérisée par la prolifération de camps de réfugiés internes au sein de Port-au-Prince et de ses périphéries. Ces dynamiques participent aux métamorphoses sociales qui illustrent l’inter-influence entre l’anomie sociale et les fonctions régaliennes de l’État.

Comment analyser sociologiquement ce lien dialectique entre, d’une part, la déviance – perçue comme une négation de l’objectif d’intégration que poursuivent les processus de socialisation institutionnelle (famille, école, église, médias et État) – et, d’autre part, le conformisme social, censé être le résultat de cette même socialisation ? Plus encore, comment comprendre l’exercice du contrôle social par le pouvoir politique comme l’une des manifestations des fonctions régaliennes de l’État ?

Comme le souligne Pierre Georges, l’organisation, la gestion et le contrôle des populations passent par la maîtrise des liens entre géographie et sociologie. Une allocation efficace des ressources territoriales, fondée sur une connaissance approfondie des milieux géographiques à aménager, est essentielle pour la mise en place d’un zonage pertinent. Ce dernier doit garantir les intérêts collectifs en assurant un monopole légitime sur les biens stratégiques nécessaires à l’instauration et à la pérennisation de toutes les formes de sécurité nationale et de souveraineté (militaire, exploitation des ressources, échanges et frontières, économie et satisfaction des besoins, politique).

C’est précisément sur ce point que se cristallise l’échec de l’État haïtien : incapable de contrôler, d’exploiter et d’organiser la répartition équitable des ressources de son territoire, il se retrouve dépassé par des formes de déviance qui entravent l’exercice de ses fonctions régaliennes. Pire encore, ces déviances se voient légitimées par les conditions de vie précaires des populations et leur insatisfaction chronique.

Il n’existe pas de politique de contrôle social des populations réparties sur un territoire national sans une politique efficace d’organisation, de gestion et de contrôle territorial. Le type de découpage administratif avec des frontières régulées par des normes juridictionnelles (ports, aéroports, points de contrôle interrégionaux), la définition des sites destinés à l’organisation des modes de vie socioéconomiques, culturels et politiques (zones résidentielles, zones industrielles, espaces dédiés aux fonctions politiques et commerciales, zones écologiques protégées), ainsi que le système d’infrastructures pour la circulation des personnes et des biens manufacturés (routes, ponts, voies maritimes, dispositifs de contrôle des identités) doivent être au cœur des préoccupations scientifiques et politiques liées à la gouvernance étatique.

Cependant, ces facteurs n’expliquent en rien l’histoire de la formation sociale, économique et politique du pays. En effet, les villes se développent sous l’impulsion des individus, sans que l’État ne soit perçu comme responsable de la souveraineté qu’il détient par et pour le peuple. Cette situation révèle une carence en citoyenneté, pourtant essentielle dans une modernité politique et, plus encore, dans le processus démocratique.

Ainsi, l’émergence de formes de déviance qui fragilisent l’autorité étatique sur certaines portions du territoire national semble normale aux yeux des populations qui s’y accommodent, sans exprimer une véritable exigence de reddition de comptes envers ceux et celles qui incarnent l’État à travers les trois pouvoirs républicains. D’autant plus que cet État se révèle souvent plus répressif que protecteur dans sa gestion de la violence légitime et légale dont il détient le monopole, selon Max Weber, et dans son instrumentalisation de la violence illégale qu’il prétend combattre à travers ses institutions coercitives.

Les milieux de socialité, en tant que lieux d’éducation à la fois populeuse et populaire, ne peuvent être dissociés des formes d’interaction qu’ils engendrent. On ne saurait prétendre à leur disparition sans un profond remaniement de ces espaces en tant que facteurs générateurs de dynamiques sociales. Cette nécessité relève d’une approche critique en sociologie urbaine, notamment si l’on adhère aux perspectives de Manuel Castells et Yves Grafmeyer sur les dynamiques socioculturelles et politiques des villes. Ces auteurs soulignent l’évolution des espaces urbains à travers leur genèse, ainsi que les interventions qui rompent avec les normes censées guider leur développement.

Aujourd’hui, la discussion s’articule autour de thématiques telles que « territoires perdus », « prise d’otage des quartiers périurbains de Port-au-Prince, de Pétion-Ville et même de certaines zones rurales ». Ces phénomènes trouvent leur origine dans une longue série d’échecs de l’État haïtien dans la gestion des liens entre territoire et population. Contraint d’accepter l’abandon forcé des lieux de résidence par ses citoyens et l’insécurité croissante autour des institutions symboliques de son pouvoir, l’État se voit lui-même en errance, à la recherche de nouveaux espaces pour assurer la continuité de ses fonctions. Cet échec manifeste de l’État haïtien traduit une incapacité à garantir sa mission régalienne, notamment dans la gestion des liens fondamentaux entre géographie nationale et populations. Il devient alors impératif de redéfinir ces rapports afin de rétablir une gouvernance territoriale cohérente et efficace.

À propos de l'auteur

Evens Cheriscler est né le 5 avril 1981 à Port-au-Prince, Haïti. Il a étudié la sociologie à la Faculté des Sciences Humaines (FASCH). Passionné par les sciences sociales, il est écrivain et journaliste. Il a exercé comme rédacteur pendant deux ans au quotidien haïtien Le National. Auteur de plusieurs œuvres inédites, il poursuit son travail littéraire avec la volonté de faire connaître ses créations dans les cercles littéraires.

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